Le Pain Monitoring Model : apprendre à gérer sa douleur pendant l'activité
Faut-il s'arrêter dès qu'on a mal ? Pas forcément. Le Pain Monitoring Model propose une approche structurée pour continuer à bouger en toute sécurité, même en présence de douleur. Un outil précieux en rééducation.

Kinésithérapeute D.E.
« J'ai mal, est-ce que je dois m'arrêter ? »
C'est probablement la question que nos patients nous posent le plus souvent. Et pendant longtemps, la réponse de la profession était simple : « si ça fait mal, arrêtez ». Sauf que cette consigne, aussi rassurante soit-elle, a un effet pervers considérable : elle pousse le patient à l'évitement, à l'immobilité, et finalement à la chronicisation de sa douleur.
À l'opposé, le fameux « no pain, no gain » des salles de sport n'est pas non plus une solution. Forcer dans la douleur sans cadre ni repère, c'est courir le droit vers la rechute et la perte de confiance.
Entre ces deux extrêmes, le Pain Monitoring Model propose une voie médiane, rigoureuse et fondée sur les données scientifiques actuelles.
Le Pain Monitoring Model : de quoi parle-t-on ?
Développé par les chercheurs Thomée, Ardern et leurs collègues, et formalisé plus récemment dans le cadre de la rééducation des tendinopathies et des douleurs chroniques, le Pain Monitoring Model repose sur un principe simple : la douleur pendant l'exercice est acceptable, à condition qu'elle respecte certaines règles.
Ce n'est pas une invitation à souffrir en silence. C'est un outil de monitoring — un tableau de bord — qui permet au patient de savoir où il en est et d'ajuster son niveau d'activité en temps réel.
Les règles du jeu
Le modèle utilise une échelle de douleur de 0 à 10 (échelle numérique simple) et définit trois zones :
Zone verte (0 à 3/10) : feu vert
La douleur est absente ou minime. L'activité peut être poursuivie et même intensifiée progressivement. C'est la zone cible de la rééducation.
Zone orange (4 à 5/10) : acceptable sous conditions
La douleur est présente mais tolérable. L'activité peut être maintenue à condition que :
- La douleur ne s'aggrave pas au cours de la séance
- La douleur redescend dans les 24 heures qui suivent l'exercice
- Il n'y a pas d'aggravation progressive d'une séance à l'autre
Si ces trois conditions sont remplies, le patient reste dans une zone de charge acceptable.
Zone rouge (6/10 et au-delà) : stop et ajustement
La douleur est trop importante. Il faut réduire la charge, modifier l'exercice, ou faire une pause. Ce n'est pas un échec : c'est une information précieuse sur le seuil de tolérance actuel du tissu.
La règle des 24 heures
C'est le critère le plus important du modèle, et celui qu'il faut absolument faire comprendre au patient. Après un exercice ou une activité, il est normal de ressentir une augmentation temporaire de la douleur. Ce qui compte, c'est ce qui se passe le lendemain matin.
- Retour au niveau de base en 24h → la charge était adaptée, on peut la maintenir ou l'augmenter légèrement à la prochaine séance
- Douleur toujours augmentée après 24h → la charge était excessive, il faut la réduire
Ce critère transforme le patient en acteur de sa rééducation. Il apprend à s'auto-évaluer, à faire des liens entre ce qu'il fait et ce qu'il ressent, et à ajuster son comportement en conséquence.
Pourquoi ce modèle change la prise en charge
Il désacralise la douleur
En acceptant qu'une douleur à 3 ou 4/10 pendant l'exercice est normale et non dangereuse, on brise le cercle vicieux de la kinésiophobie. Le patient comprend que douleur ne signifie pas lésion. C'est un message fondamental des neurosciences de la douleur.
Il donne un cadre objectif
Beaucoup de patients sont perdus face à des consignes floues (« écoutez votre corps », « n'en faites pas trop »). Le Pain Monitoring Model leur donne des repères concrets : un chiffre sur 10, une fenêtre de temps de 24 heures, des critères clairs pour avancer ou reculer.
Il s'applique à presque tout
Ce modèle a été validé dans la prise en charge des tendinopathies (Achille, rotulienne, coiffe des rotateurs), des lombalgies chroniques, des douleurs post-opératoires et de la reprise d'activité sportive. Ses principes sont universels.
Application pratique au cabinet
Concrètement, voici comment nous utilisons le Pain Monitoring Model avec nos patients :
- Évaluation initiale : on quantifie la douleur au repos, à l'activité, et le seuil de tolérance. On identifie les activités qui aggravent et celles qui soulagent.
- Prescription d'exercices avec monitoring : chaque exercice est accompagné d'une consigne de douleur maximale acceptable (en général 3-4/10). Le patient note sa douleur avant, pendant et 24h après.
- Ajustement séance par séance : en fonction du retour du patient, on augmente la charge (si zone verte), on maintient (si zone orange stable) ou on diminue (si règle des 24h non respectée).
- Progression vers les objectifs fonctionnels : le but final n'est pas « zéro douleur » mais « fonction retrouvée ». On vise la reprise des activités importantes pour le patient, que ce soit le sport, le travail ou les loisirs.
Ce que les patients en pensent
L'immense majorité de nos patients qui ont appris à utiliser ce modèle nous disent la même chose : « ça m'a redonné confiance ». Et c'est peut-être l'effet le plus puissant de cette approche. En donnant au patient les clés pour comprendre sa douleur et gérer son activité, on le rend autonome. Il ne dépend plus uniquement du thérapeute pour savoir quoi faire.
En résumé
Le Pain Monitoring Model n'est pas une recette miracle. C'est un outil de communication entre le thérapeute et le patient, fondé sur des principes solides de physiologie et de neurosciences. Il permet de sortir du tout ou rien (« j'ai mal donc je ne bouge plus » vs « je force malgré la douleur ») pour entrer dans une gestion nuancée, progressive et sécurisée de l'activité.
Si vous êtes en rééducation et que la question « est-ce que j'ai le droit de bouger ? » vous empêche d'avancer, parlez-en à votre kinésithérapeute. La réponse est presque toujours oui — il suffit de savoir comment.
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